Des poubelles pour rêver | Festival Eau Grand Air de Baie-Comeau

 

Des poubelles pour rêver

Un atelier animé par Marie-Josée Arsenault

du Cercle d’écriture Recréer la Côte

Le 9 juillet 2017

 

 

 

Les poubelles…

Un sujet universel qui se décline en variétés tout gardant un air suspect et encombrant. Si on rendait aux poubelles leurs lettres de noblesse? Si on imaginait l’univers ou le monde qui s’y cache? Si on en faisait une histoire ou une poésie douce aux oreilles?

À partir d’une collection de photos de poubelles de partout dans le monde, j’invite les participants à choisir une image pour créer une histoire en quelques lignes. Ce peut être un poème, une micronouvelle, un haïku, un bout de chanson, un fragment, bref tout ce que l’image de la poubelle inspire. L’histoire inspirée par la photo choisie ou l’ensemble de celles-ci peut se dérouler au passé, au présent ou dans un futur proche ou lointain. Il peut s’agir d’un drame, d’un fait cocasse, d’une aventure, d’une réflexion ou d’un moment furtif.

Au préalable, j’aborde l’histoire de cette collection pour faire un voyage au cœur de l’éco responsabilité. Comme thème littéraire je le mépris du déchet, la fascination de ce que l’on jette, l’amour de ce qui encombre et la quête de ce qu’on veut éliminer. Je présente aussi comment cette collection de photos traduit l’histoire de nos comportements de plus en plus responsables. J’utiliser un champ lexical que nous construirons avec les participants autour du mot « déchet ». Ces mots pourront servir aux textes, ou non.

J’invite les participants à écrire librement et à ensuite enlever ce qui encombre le texte. Tous sont libres de choisir de mettre en valeur le beau ou le laid.

Alors, c’est le rendez-vous que je propose.

Marie-Josée Arsenault, Cercle d’écriture Recréer la Côte

 

Un festival, une proposition, une invitation

La petite histoire de cet atelier

Voilà environ 6 ans, j’ai découvert la collection de photos de poubelles de Nathalie Lévesque, sur sa page Facebook. J’étais fascinée par ses photos, sa quête et l’idée de découvrir le monde par les déchets et la façon de les traiter… ou non. Nathalie, c’est une humaniste. Elle se questionne, elle aime découvrir le monde et ses humains.

Un jour, j’ai demandé à Nathalie si je pouvais créer un atelier avec « ses poubelles ». C’était le 6 novembre 2012 pour être très précise. 

Cette première est touchante pour moi et le contexte est encore plus important aujourd’hui avec le Festival Eau Grand Air et sa préoccupation environnementale. Nathalie ne pouvait être avec nous aujourd’hui, mais elle aurait réellement aimé à refaire le monde, une photo de poubelles à la fois, comme je lui ai dit.

Je recycle donc ici une collection de poubelles du monde pour en créer des histoires.

 

Nathalie Lévesque, des poubelles, une conscience et le monde

La collection de Nathalie s’est créée sur un fait assez cocasse alors qu’elle marchait dans le Vieux-Québec en 1990. À cette époque, sa lecture de chevet était le Marquis de Sade. En se baladant tout bonnement dans la vieille capitale, elle voit un petit journal qui déborde d’une poubelle en fer forgé. Le titre avait immédiatement attiré son attention puisqu’on y annonce le retour du Marquis de Sade.

Quelle coïncidence!  Il faut se rappeler que le recyclage n’existait pas à cette époque. On retrouvait aisément des journaux dans des poubelles au travers des immondices et de tout ce qui jonchait auparavant le sol. Crédit photo : Nathalie Lévesque, 1990, Québec, collection personnelle.

Aujourd’hui, on ne retrouve plus de papiers journaux jetés nonchalamment dans une poubelle. Ce serait une honte.

Comme Nathalie avait toujours son appareil photo avec elle, elle s’est mise à photographier les poubelles, car elle trouvait qu'elles en révélaient beaucoup sur la société et sur les peuples. Quand elle voyageait, dans chaque endroit où elle allait, elle photographiait les poubelles de toutes natures.

Déjà, elle constate des écarts entre les sociétés, la surconsommation de certains pays industrialisés et la pauvreté qui se vit souvent dans des amas de déchets. Quand ses amis voyageaient, elle leur demandait de lui rapporter un souvenir en photographiant une ou des poubelles. À chaque fois, les amis rapportaient une photo ou bien elle en recevait par la poste.

Crédit photo: De gauche à droite, France, Nathalie Lévesque, circa 1995; Nathalie Lévesque et Yannick Martin, Provincetown, Maine, 1995; Denis Tremblay, Acapulco, 1994; Yannick Martin, Équateur, 1995. Collection personnelle Nathalie Lévesque.

En 1995, Nathalie habite Toronto et elle suit un cours d’anglais avec un groupe de femmes qui vient d’arriver au pays: des femmes d’Amérique du Sud, des femmes du Maghreb, de l’Orient et d’Afrique. Elle doit présenter un objet devant la classe et choisit alors de dévoiler sa collection de poubelles du monde. Le professeur en est tellement impressionné qu’il croit qu’elle a fait une thèse sur le sujet!  Encore plus motivée, elle continue sa collection et, au fil des photos, elle voit les changements au niveau de l’environnement et la prise de conscience de l’humain envers sa planète. Par exemple, une photo prise au Machu Pichu par son ami Marc Boulay en 2006 montre la préoccupation avant-gardiste de cette population pour la distinction de matières organiques et inorganiques.

Nous étions très loin de ce phénomène ici à cette même période. Ce n’est que quelques années plus tard qu’on voit ce genre de triage au Canada.

Crédit photo : Marc Boulay, 2006, Machu Pichu. Collection personnelle Nathalie Lévesque.

Nathalie et moi avons eu des discussions sur l’évolution des comportements et sur ce qui peut se cacher derrière une simple photo.

Dans une photo de poubelle prise dans les années 1990 par une de ses amies alors à Paris se cache une triste réalité. Celle-ci lui révèle que la magnifique photo cache une poubelle soudée et qui ne sert plus sa fonction.  À cette époque, les groupes terroristes posaient des bombes dans les poubelles de Paris. Toutes les poubelles avaient été soudées…

Ce n’est qu’après le 11 septembre 2001 qu’ici on avait pris connaissance du terrorisme, mais il avait commencé bien avant, parfois dans une simple poubelle.

Vous voyez, les poubelles racontent bien des histoires…

 

Poubelle, fais-toi belle ou tais-toi!

J’ai continué la collection de photos de Nathalie au fil du temps. J’ai fait de bien belles découvertes et certaines sont surprenantes.

La poubelle règne sur bien des parties du monde. Elle s’acoquine au bac bleu et au bac brun.  Elle hante nos maisons dans pratiquement toutes les pièces. Elle ne saurait plus être absente des aires publiques et des rassemblements. On la cherche, on l’observe et on suit ses consignes. Quelle évolution! 

Prenant des photos de mes propres voyages et demandant à mes amis de me partager leurs trouvailles, j’aime rêver en les voyant.

Que s’est-il passé avant mon passage? Qui est l’être qui a jeté un objet précieux ou un truc futile? Que se passera-t-il sur les lieux attenants à ces bacs, à ces vidanges? Comment le beau peut côtoyer le laid et nous émouvoir autant?

Crédit photo: Marika Savoie-Trudel, Barcelone, 2017 – Collection personnelle Marie-Josée Arsenault

J’honore vraiment la quête de Nathalie Lévesque et je la poursuis.

Je cherche aujourd’hui à donner une seconde vie à ces photos qui parlent de nos comportements, de nos vies, de nos histoires. L’évolution est fascinante, encourageante, inspirante. Nous ne pourrions pratiquement plus aujourd’hui, au Québec, découvrir de dépotoirs clandestins à ciel ouvert ou défricher 2000 barils de goudron enfouis dans le Nitassinan sur le territoire de Pessamit depuis les années 1950, quand la route 138 a été construite. C’est une corvée de généreux bénévoles qui a permis de libérer ces déchets et de les loger à bonne adresse.

Toutes ces photos, prises par des gens comme vous et moi vont aujourd’hui inspirer des participants à écrire. Écrire des histoires, donner une vie à ces moments captés, s’inspirer du laid pour créer de la beauté et donner vie.

 

Quatorze personnes ont accepté l’invitation et ont créé des bijoux de textes. Pour presque la majorité des participants, c’était une première expérience d’écriture. C’est fascinant de voir toutes les dimensions des textes, la conscience environnementale qui s’y cachent parfois et l’imaginaire qui prend toute la place. Je les remercie énormément de leur générosité d’avoir spontanément accepté de me laisser leurs textes pour qu’ils se rendent à vous.

Crédit photo : Maude Roussel, Baie-Comeau, 2017

Partout dans le monde, la poubelle peut se faire inspirante, coquette, rigolote, offensante ou déprimante, mais toujours elle me fait rêver. Elle peut revivre, aider, inspirer et permettre de mettre au monde des univers. N’est-ce pas merveilleux?

Un immense merci à Nathalie Lévesque sans qui cette aventure n’aurait pas existé.

Merci aussi à toute l’équipe du Festival Eau Grand Air pour cette invitation audacieuse.

Marie-Josée Arsenault

Cercle d’écriture Recréer la Côte

 

Le rack à vélo

À 13h l’après-midi

Le soleil chaud sur ma peau

Qu’est-ce que je fais, où je suis ?

Je me tiens près du rack à vélo

 

Le sable chaud sous mes pieds

Glisse entre mes orteils

Je ressens un sentiment que je ne peux nier

Le rack à vélo m’amène à un état d’éveil

 

La beauté du paysage

La simplicité de la vie

Dévoile le doux visage

De tout ce que je suis

 

Supporter les autres

Leur éviter la chute et les blessures

Les aider à se tenir debout

Mais les gens doivent s’aider, c’est tout

 

Plus légère, je repars

Vers le chemin d’une vie plus légère

Je n’ai pas besoin d’être un rempart

De ce que je suis, je dois seulement être fière

 

Caroline Girard, le 9 juillet 2017

 

Écoresponsable

 

Enfin la suite

Sur une route

Dans le doute

Comme une fuite

 

Un jour à mettre au rebut

Une nuit à me rappeler

La voix à suivre

Ou la voie à nuire

 

Je me suis demandée

Qu’est-ce qui me vient à l’idée

J’entends poubelle, déchets

 

Annie Durette, 9 juillet 2017

 

En as-tu besoin ?

 

À quel coût revient ton vêtement ?

Quand tu sais qu’un enfant

Exploité, abusé

T’aide à te le procurer

 

À quel coût revient la technologie ?

Quand tu ignores la vie

Ta famille, tes amis

Quand c’est elle qui te dicte la vie

 

À quel coût revient la perfection ?

Pourquoi pousser son ambition

À en perdre la vision

 

Manon Couturier

Le 9 juillet 2017

 

Connaître la suite

 

Il y avait aussi ce bruit, ce trop-plein de sons

J’avais chaud, le front ruisselant

Pourtant, je lorgnais ces peaux de bêtes

M’y lover avec lui, parti au loin

Dans les terres de Bilbao, de Madrid, de Dali

Je voulais sa chair, sa peau, son âme

S’il pouvait arrêter de me fuir

Je le suivrais dans ses sentiers

Avec mes sens, tous entiers

Je chevaucherais son balai, son cache-poussière

Je suspendrais le temps

S’il s’arrêtait au moins un instant

Je pourrais enfin, connaître la suite

 

Marie-Josée Arsenault, le 9 juillet 2017

 

La dame des sables

Mon vélo s’arrête au cours d’une escale en terre inconnue. Ses pneus sont marqués des différents types de sols qu’il a foulés. Ici, il laisse sa marque sur le sol d’un pauvre quartier de la Bolivie. Il m‘aide à ne pas écraser les nombreux déchets qui recouvrent le sol et servent à nourrir les meutes de chiens errants. Il est ma maison et ma sécurité; l’impression que je peux fuir cette réalité si ma raison me l’ordonne. Les mains bien crispées sur mon guidon, je roule de plus en plus vite jusqu’à ce que je tourne le coin d’une vielle maison et que mes roues se retrouvent enlisées dans le sable.

 

Je retiens quelques jurons jusqu’à ce que retentissent à mon oreille les cris et les rires enjoués d’un groupe d’enfants. À travers le sable et les déchets, ils jouent au soccer avec une vieille canne rouillée qui vole au vent suite à leurs coups de pied enjoués. Mon cœur se détend et s’éclaire devant cette joie pure, empreinte de sincérité. Un enfant s’arrête, intrigué, puis me botte sa canne. Sans même réfléchir, je me lève et je lui redonne d’un coup de pied maladroit.

 

Ses yeux s’illuminent et m’invitent dans son univers. J’oublie tous mes repères et ma frustration et je me prête au jeu. Qui aurait cru qu’une vieille canne bosselée dédiée à la poubelle et qui n’a plus aucune valeur m’apporterait autant de bonheur?! 

 

Cindy Vaillancourt, le 9 juillet 2017

 

Donner au suivant

 

Par un bel après-midi d’été, je marchais avec ma mère, mon frère et matante Giselle sur la promenade piétonnière aux abords de la Rivière Rigaud.

En 1975, c’était notre place en famille depuis deux ou trois ans. En fait, nous venions souvent ici. Normalement, c’était avec papa. Mais, ce jour-là, Giselle avait pris le contrôle de la situation.

Mon frère Louis et moi avions pris l’habitude de manger un suçon lors de notre promenade familiale. Moi, c’était citron et Louis, orange. Mais avec matante Giselle, c’était la diversité. Pas moyen de manger mon suçon au citron. « Essaye autre chose. Voyons, y’a pas que le citron dans la vie! »

Alors, Louis essaye de me sauver la vie. « Je vais prendre citron, alors! ». J’ai tout de suite compris.

  • Je vais prendre orange, alors.
  • Non, c’est moi qui choisis, dit-elle sur son ton sympathique habituel.

Ma tante arrête le vendeur de friandises à bicyclette avec un grand cri sympathique. « Hey, le jeune! T’as-tu des suçons au melon? »

Le dernier souvenir que j’ai de cette promenade, c’est de l’avoir laissé sur le dessus d’une poubelle, après avoir goûté et fait la plus grosse grimace de ma vie en me disant: « Je vais le laisser là, des fois que quelqu’un aimerait ça, les suçons au melon. »

J’ai donné au suivant à quatre ans, pour la première fois.

Yves Montigny, le 9 juillet 2017